Militer, une aventure périlleuse
Ce texte reprend des éléments de celui que j’avais écrit en 2016, bien avant cet anniversaire. Mes propos, je l’espère, contribueront aux discussions, débats et échanges qui auront lieu à cette occasion de ce centenaire du PCF.
Quelques éléments personnels
Beaucoup le savent puisqu’ils me présentent souvent comme étant la fille de…., mon père était ce qu’on appelle un militant, révoqué lors des grèves de 1947 de la SNCF, pour atteinte à la liberté du travail ; Il était à ce moment secrétaire du syndicat des cheminots de Creil, militant communiste, avait participé à des actes de résistance. Les portes des emplois se verrouillèrent, d’un salaire assuré, c’est la misère et les difficultés qui sont entrées dans cette maison ouvrière. Au-delà des problèmes financiers, une douleur profonde, une honte de la part de ma mère, ont miné sournoisement la vie de ma famille, j’avais un an. Il fut réintégré dans ces droits en 1982. La présence de la famille, de militants, l’ambiance de cet après-midi, prouvait à quel point ce fait avait marqué le milieu militant mais aussi le milieu familial. La blessure infligée à toute la famille était enfin reconnue. Je ne me souviens pas d’une coupure entre ce milieu militant et ma vie familiale, c’est comme si tout était imbriqué, (il est vrai que le PCF aux élections législatives de 1946 avait remporté 182 sièges et 28% des voix), comme si quelque chose liait ces militants, la fraternité me semblait omniprésente. Il n’y avait pas d’argent à la maison, mais si un camarade venait à l’heure du repas, ma mère ajoutait une assiette. La lutte contre l’occupant avait forgé des amitiés solides, l’horreur de la guerre, avait rapproché ces hommes et ces femmes convaincus de la possibilité d’instaurer d’autres valeurs que celles de la haine.
Il est difficile d’imaginer avec justesse une Histoire passée, parfois un témoignage permet de mieux la saisir. Le point commun de ces militants était de vouloir changer le monde, de croire en une possibilité d’imposer une autre société plus juste, où chacun pourrait vivre dignement, s’épanouir. Je me souviens de ce camarade qui pesait les tracts pour en dénombrer la quantité nécessaire pour faire un quartier, ou de celui qui se faisait arrêter régulièrement durant la guerre d’Algérie, ou encore d’un camarade revenant d’une cure d’amaigrissement en Tchécoslovaquie. Ils poursuivaient tous un même rêve : changer la vie. J’avais intégré cette image utopique et naïve : être communiste c’est être solidaire, fraternel. La vie m’a appris que c’est un peu plus compliqué que cela, mais ce microcosme politique, syndical, familial fut le cocon qui a bercé mon enfance, un cocon protecteur avec ses règles, ses principes, ses références idéologiques.
La place du PCF dans ma construction d’adulte.
Comment ne pas être imprégnée de ces idées quand un camarade espagnol racontait comment il avait vécu à Burgos, l’appel le matin de ceux qui allaient être fusillés. Comment ne pas être émue quand on entend chanter l’internationale en espagnol et en français. Comment ne pas rêver d’un autre monde devant la solidarité et la fraternité de ces personnes ?. J’ai admiré la pugnacité de ces gens, leur solidarité. Ces idées qu’être communiste, c’est être droit, sincère, avoir compris la marche du monde, étaient confortées par ce vécu, le PCF ne parlait-il pas de la dictature du prolétariat ? C’est-à-dire de l’idée qu’une avant-garde prolétaire devait prendre le pouvoir ? Et pour prendre le pouvoir, il faut nécessairement être les meilleurs, avoir raison, adopter des attitudes viriles, être fort.
Comment ne pas adhérer à ces idées quand la guerre est palpable, que les défenseurs de l’Algérie française montrent leur haine, quand seul ce parti défend cette idée de paix ? Je me souviens de l’OAS, des menaces adressées à des professeurs de gauche, des attentats de la région parisienne. J’ai parfois eu peur dans ce climat incertain. C’est à cette époque que s’est forgée en moi la conviction de la justesse des théories de ce parti, sans aucun recul, aucune analyse, aucune critique des affirmations défendues, très vite, je me suis engagée dans la lutte politique. J’avais 16 ans.
Militer
C’était pour moi une obligation, ne pas assister à une réunion me rendait coupable de je ne sais quoi, éduquée dans cet esprit de militer pour changer la société, il ne me venait pas à l’esprit de faire autrement. J’ai rêvé, j’ai cru à ce rêve éveillé. Je suis allée en RDA, à Dresde pour la fête du 1er mai en 1969 ; la conception de la ville par exemple, tenait compte du lieu de travail mais aussi des contraintes, des déplacements, du besoin de se former, d’avoir des crèches….c’était un beau rêve. Le système de défenses collectives, inconsciemment, nous empêchait d’être critique, ces peuples faisaient le choix de vivre en fonction de valeurs qui étaient les leurs, je respectais.
Il y a eu bien des moments de luttes dans ma vie, des grèves, des marches contre des lois, des marches pour la paix, contre la guerre. J’ai rédigé des tracts, défendu des salariés, représenté mon organisation politique, participé à l’analyse des décisions prises par les gouvernements ou dirigeants successifs. Quelle était ma part d’apport personnel ? Difficile à dire. Que ce soit dans ce parti politique, ou dans l’organisation syndicale, le mode de fonctionnement comporte des similitudes : le groupe choisit le leader qui le représentera, les décisions sont parfois prises par consensus, parfois imposées de fait. Le secrétaire de la section, le secrétaire syndical, l’élu(e) accroît ses connaissances, devient la personne sur laquelle on peut compter, s’appuyer, et dirige. Casser ce schéma est compliqué pourtant ne serait-il pas salutaire de le faire ?. Adhérer à un parti c’est adopter, croire, défendre, les idées qu’il énonce, la connaissance des militants de base ne peut être que partielle, il y a donc obligatoirement une délégation de pouvoir liée à une confiance, et même si les discussions permettent d’argumenter, de comprendre un évènement, l’objectif poursuivi se conjugue avec celui d’une certaine obéissance, la place de l’individu s’estompe devant celle du collectif. Le groupe fonctionne ainsi, certains cherchent à dominer, d’autres non, certains apportent des idées, d’autres suivent.
L. Sève, confirme cette idée dans le livre « je, sur l’individualité » il écrit « la notion…du parti révolutionnaire d’avant-garde…….où ceux d’en bas ont essentiellement pour tâche d’appuyer des opérations de transformations de sommet, n’implique-t-elle pas que la figure universaliste du militant représente aussi, de façon contradictoire, fût-ce à son corps défendant, une forme particulière de la division des rôles historiques à certains égard aliénée et aliénante elle-même ? ». La question de ce rapport individu/collectif se pose dans bien des instants de la vie, comment s’épanouir comme individu, et en même temps prendre sa place dans le collectif appui indispensable, référence pour le militant ? Ce cocon, parfois je dis « j’y suis née » a une résonance particulière. J’ai intégré les règles de vie énoncées, formalisées ou non. Le mot « camarade » par exemple, chanté par Ferrat, est imprégné de ces règles de vie, le fait d’utiliser le « nous » est un autre reflet de l’importance du collectif. J’ai appris des théories, des concepts surtout dans les stages et les écoles politiques ouvertes aux plus militants, c’est ainsi que l’école d’un mois me fût refusée, lu des livres de références, apprécié l’expression des penseurs, des artistes. Ai-je appris à prendre du recul par rapport à un texte, une position, à avoir une analyse critique d’une situation ? Je ne le pense pas. Or prendre du recul devant toutes les situations, savoir faire un pas de côté, prendre de la hauteur permet aussi d’être constructif et est indispensable. J’ai lu bien sûr des critiques sur les pays de l’Est, leur manque de liberté, je suis restée longtemps attachée à cette phrase « globalement positif » prononcée lors du congrès du PCF.
Marx reste la référence de ce mouvement politique. Je regrette que ce parti n’ait pas fait ce pas de côté pour mieux prendre en compte les apports des psy même si régulièrement des articles de l’Humanité apportent des éclairages en ce domaine. La position du PCF prise en 1948, et je ne pense pas qu’elle ait changé, publiée dans la Nouvelle critique, affirmait que les théories psy étaient des théories réactionnaires. Ce qui est étonnant étant donné le nombre de psy membre de ce parti. Le Docteur Muldworf, dans son livre « Freud » écrit (p347) « A mettre trop l’accent de façon unilatérale et exclusive sur les rapports sociaux, on estompe un certain nombre de médiations qui sont essentielles dans la constitution de la personnalité. On oublie la famille dont le caractère institutionnel et la forme juridique sont subordonnées, certes, à l’état des rapports de production, c’est-à-dire au type de formation économico-sociale, mais dont les effets structuraux sur la formation psychologique de l’individu sont liés à la fonction respective de la mère et du père fonction qui leur est assignée par leur sexe ».
Les marxistes rappellent parfois cette phrase de Marx « « ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur être, c’est inversement leur être social qui détermine leur conscience ». Cette phrase est reprise par Waldeck Rochet lors du comité central de mars 1966, il fait l’éloge de la société socialiste, rappelant aussi cette phrase d’Engels « après la prise de possession des moyens de production par la société, la production marchande est éliminée…..la lutte pour l’existence individuelle cesse… ».
Je pense que la lutte pour l’existence individuelle ne cesse qu’avec la fin de cette existence. Notre construction est intimement liée à notre naissance, à notre milieu et notre histoire familiale liée à la grande Histoire. Nous sommes en même temps des êtres issus d’une famille, et héritiers de l’Histoire, de l’évolution de l’espèce humaine. Nous grandissons, évoluons en fonction des opportunités, des rencontres, du poids des surmoi acceptés ou rejetés. Le Pcf ne peut pas avoir comme slogan « l’humain d’abord », avoir la prétention d’imposer une société non basée sur l’argent et ne pas se poser d‘avantage toutes ces questions relatives à cette complexité humaine. Il ne peut pas ignorer, par exemple, ce besoin de reconnaissance propre à chacun d’entre nous si savamment utilisé aujourd’hui par le patronat.
La transformation du Parti, la place de l’adhérent
C’est en 1976, au 22ème congrès que le PCF abandonne l’idée de dictature du prolétariat. Il prend du recul avec cette grande sœur qu’est l’URSS. Il avait dénoncé le stalinisme, trop tardivement, mais n’avait su ou pu imaginer l’écroulement des pays de l’Est. L’Histoire décortiquera sans doute un jour les méandres de ces guerres d’influences. Le but de ce parti prend d’autres couleurs, (23ème congrès- 1979) Il « était le passage d’une société capitaliste à une société socialiste accordée aux traits spécifiques de la France et aux conditions de notre époque », « le centralisme démocratique constitue le principe fondamental qui détermine les règles de la vie intérieure du Parti ». Au-delà de ces principes, les membres de ce Parti avaient « des droits et des devoirs « et en particulier ceux (20éme congrès- 1973) de participer à l’élaboration de la politique du parti et à l’application des décisions, de s’efforcer d’élever ses connaissances, d’assimiler les principes du marxisme-léninisme, d’observer fidèlement les règles de la démocratie, de la discipline et de la morale du Parti obligatoires pour tous les adhérents. Le nouvel adhérent était accueilli dans sa cellule. Le 28ème congrès (1994) souligne l’importance de cette organisation « L’adhérent et l’adhérente trouvent dans la cellule la possibilités de relations humaines basées sur la fraternité, la solidarité et le respect de l’autre qui favorisent l’apport personnel et l’affirmation de soi dans l’efficacité de l’intervention collective ». Celle ou celui qui était en désaccord ou qui avait une attitude en contradiction avec le groupe, pouvait en être exclu ce qui, à mon avis, rendait difficile l’affirmation de soi. L’importance de la cellule est encore soulignée dans le rapport présenté par P. Zarka en 1991 lors d’une réunion des secrétaires fédéraux. Le titre de la brochure « notre force a un nom militantisme », éditée par les cahiers du communisme ne laisse aucun doute sur l’idée de valoriser les apports des adhérents.
Le 30ème congrès pose d’autres principes et en particulier celui d’une organisation en réseau, de la fin des décisions collectives comme principe principal d’organisation. Ces nouvelles règles de vie laissent grande ouverte la porte à un autre fonctionnement. Des études ont-elles été réalisées sur cette transformation ? Je ne sais pas, mais curieusement, aujourd’hui des associations, hors PCF, prônent un mode de fonctionnement par consensus. Les sociétés sont en perpétuels mouvements, l’interaction entre les individus qui la composent et les modifications de celles-ci provoquent des distorsions qui se répercutent sur les organisations. Les découvertes, les technologies, Les évènements politiques internationaux ont des répercussions. Les mouvements politiques ne sont pas extérieurs à ce va et vient transformateur. Le PCF qui voulait imposer une société socialiste premier pas vers une société communiste qui devrait répondre à ce principe « à chacun selon ses besoins, à chacun selon ses capacités » a vu ces certitudes mises à mal. (1989 Chute du mur de Berlin, 1991 Chute de l’URSS, 1994 le centralisme démocratique est abandonné.
Les statuts précisent aujourd’hui le besoin de répondre aux défis de notre époque sans plus de précision :« Les femmes et les hommes qui s'associent pour constituer ensemble le Parti communiste français ont en projet commun de vouloir répondre aux immenses défis de notre époque par l'émancipation de chacun-e, la maîtrise sociale, la mise en commun et le partage des connaissances, des pouvoirs, des richesses »…..
Je ne sais pas si le livre d’Histoire donnera raison aux marxistes, ce que je constate, c’est que les services publics comme EDF, GDF, l’enseignement, les services de santé, la sécurité sociale, la poste, ont été imaginés par des communistes et imposés par le peuple qui était partie prenante des décisions (voir les congrès de la CGT de l’Oise après la guerre) . EN 2007, Kessler avait affiché cet objectif de défaire méthodiquement le programme du CNR, le patronat s’est donné les moyens de ses objectifs, spoliant le peuple des richesses produites, des connaissances, des pouvoirs. Le PCF n’a pas pris ou pas pu prendre le contrepied de cette casse et de cette transformation. Mai 68, le peuple était dans la rue. Je passais chaque matin à la fédération pour récupérer l’Huma avant de me rendre au piquet de grève de la sécurité sociale ; les discussions étaient vives avec mon père, je voulais faire la révolution, lui était plus mesuré. Le besoin de liberté s’exprimait y compris par la violence. Pour répondre à ce besoin, le patronat a su introduire l’individualisme, casser les collectifs de travail, le salaire est devenu individuel, les contrats d’objectifs et les notes d’appréciation ont accentué ce repli sur soi. Cette organisation marque son empreinte dans toute l’organisation sociale. Le chacun pour soi donne parfois l’impression d’être libre, mais qu’est-ce que la liberté ? À quel moment devenons-nous des hommes et des femmes libres ? La liberté demande que l’être humain soit un être autonome dans ses pensées, ses gestes, ses moyens de vie, qu’il ait une estime de soi assez ancré pour affronter les aléas de la vie. L’être humain ne vit qu’avec des rapports aux autres, des compromis. La saveur de la liberté prend alors une connotation personnelle loin des images embellies de l’Histoire. La liberté s’arrête aux portes des contraintes voulues ou non voulues, pensées ou non pensées, volontaires ou indispensables. Longtemps le monde occidentale a été montré comme un pays libre, en opposition aux régimes de l’Est, est-on libre quand on constate les massacres du Bataclan ou celui de Nice ? Est-on libre quand on sait que les informations véhiculées par la technologie moderne sont stockées, peuvent-être lues, vérifiées par des inconnus ? Est-on libre quand on galère avec un SMIC ?.
Le PCF, qui fut un parti de la liberté, de la Paix, est confronté à l’océan de la mondialisation, de la transformation des sociétés et des Hommes., je pense qu’il est devenu surtout un parti d’élus, qu’il s’est coupé de son rôle de rassembleur des exploités même si les écrits et les paroles affirment le contraire. L’étude de la société est faite via le prisme de l’exploitation, des rapports de classes, l’individu est pris dans cette spirale de l’organisation capitaliste de notre société. Cette référence, juste mais incomplète, marque tous les écrits, les débats, l’organisation. Les communistes, comme tout être humain, sont le fruit de leur parcours de vie, de leurs histoires personnelles, tous particuliers, convaincus et audacieux pour affronter des adversaires de classes. Bien loin des théories du rapport d’exploitation, c’est aussi la construction de l’identité des Hommes qui devrait être abordée. Les principes de respect des militants sont inscrits dans les statuts, pas si simple de les accorder avec le réel, il m’est arrivée, par la parole, de blesser des camarades, comment alors parler de respect ? Des militantes écologistes ont dénoncé les comportements d’un responsable politique écologiste, l’affaire DSK a soulevé le couvercle des non-dits et libéré la parole. Dans un article, M.G. Buffet disculpe le PCF de tels comportements, mon expérience me fait écrire que les rapports Hommes/femmes sont à la fois le reflet de la singularité de chacun et celui des impératifs et usages admis et/ou acceptés par l’organisation y compris au sein du PCF.
Même si le PCF a été la première organisation politique à présenter des femmes lors des élections, je n’ai aucun souvenir d’avoir vu une femme secrétaire fédérale de mon département, et je ne parlerais pas ici de la position nataliste, dans les années 1950, défendue par certains membre du PCF.
J’ai quitté ce parti dans les années 1990, mais il me fut insupportable de ne plus en être membre. Je prends donc part à cette marche de l’Histoire différemment, avec du recul, plus de critiques et de lucidité, enfin je crois.
Je ne sais pas si ce Parti, si utile à notre peuple, saura reprendre une place incontournable du paysage politique de notre pays, la situation de confinement actuelle me fait écrire : Camarades, nous n’avons pas le choix.
Nogent, le 25/4/2020.
Dernière modification le : 05/12/2021 @ 02:12
Catégorie : 100 ans du PCF
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